En plein dans le mur.

Je sais : savoir qu’un projet part dans le mur ne vous intéresse pas, d’abord parce que souvent ceux qui vous l’annoncent vous cassent bien assez les pieds, mais surtout, parce que les chevaux sont lancés, alors difficile de faire machine arrière… Petit précis de gestion de projet en plein dans le mur.

D’abord, un peu de statistique de comptoir.

Saviez-vous que 30% des projets sont rendus en temps et en heure ? Seulement 30. Mais où sont passés les 70 autres ? Et bien… 20%n’arrivent jamais à terme et les 50 autres restants trainent parfois sur la longueur, consommant ressources humaines et matériels jusqu’à épuisement total, abandon de poste, et perte d’adhésion. Perfectionniste comme je suis, cette statistique, fournie par un ami qui avait longtemps creusé la question depuis qu’il était passé par 5 SSII pour finir par un cabinet de formation, m’a fait froid dans le dos. QUOI ??? Il existe des projets qu’on ne rend pas en temps et en heure ? Et moi ? MOI,  je devrais potentiellement être dans l’un d’entre eux  au moins une fois sur 3 parce que c’était dame statistique qui l’avait dit ?

Finalement, oui, c’est arrivé. Et dans mes instants de partages et de complaintes, j’ai eue l’occasion de pouvoir collecter l’histoire de plusieurs personnages expérimentés (malgré eux) sur le sujet pour pouvoir définir une liste, non exhaustive, mais relativement complète des signes qui font qu’un projet part dans le mur :

1. Le projet n’est pas un projet. (the cat is not a cat)

Lorsqu’on commence à travailler, il faut savoir pourquoi. Quelqu’un de très avisé me disait dernièrement « sans cahier des charges c’est un NOGO ». Commencer un projet sans savoir ce qu’il doit apporter, pour qui, et sans rien d’écrit quelque part pour sceller cet accord sur la raison et la manière, sont un gage de doutes et de remises en question perpétuels. Un Cahier des Charges, des spécifications, voire une Expression de Besoins sont des simples repères qui permettent de retourner aux basics : je fais QUOI, pour QUI, COMMENT. Et un projet sans devis, c’est un projet bandit manchot, on ne gagne pas le jackpot à tous les coups.

Les projets qui sont ou ne sont pas : «ni  vivants ni morts » comme le chat de Shrödinger dans sa boite, sont aussi quantique que couteux, et bien souvent ils mènent à une courte, voire à une non existence.

2. Le projet sans tête.  (pas de bras, pas de chocolat)

Si aucun intervenant n’est désigné pour être le responsable du projet, le projet est un caillou qui ne roule pas, il amasse mousse et autres saloperies qui l’empêcheront de se dégripper par la suite. Un projet ne se pilote pas tout seul. Un projet, avant tout, a besoin d’entrer dans les esprits comme « le projet est dirigé par… et est commandité par… ».

Pas de responsable de la tâche à accomplir et pas de responsable du besoin métier : Pas de projet.

Pas de bras, pas de Chocolat. Et les projets sans tête sont aussi creepy que sleepy hollow.

3. Le projet pas attendu. (manifeste pour l’avortement)

Parfois, tous les intervenants majeurs sont désignés, mais ils n’ont pas très bien compris le besoin métier, ni le besoin des utilisateurs et exploitants, d’ailleurs, ils n’ont parfois même pas compris que le projet ne répondait pas à un besoin, ni même une envie. Du coup, ils débarquent avec leur projet dans les bras comme un bébé pilule : on s’enthousiasme, on trouve un budget, des ressources, On fait de la pub, un peu de marketing interne, on vante les mérites,  on cherche un « pourquoi FAIRE ? » mais ce n’est pas très clair. On avait de la thune, du temps, des gens, tiens si on la mettait là-dedans, mais sans volonté réelle et propre pour que le projet existe : Il n’a pas la légitimité d’un projet attendu.

Un projet sans besoins clairement définis, ou qui ne répond pas à un besoin exprimé, ne mobilise pas les équipes utilisatrices, et  crée une charge à maintenir perpétuellement pour quelques modules à qui on a trouvé utilité, mais dont on ne se sert pas vraiment.

4. Le projet aventure. (Indiana Jones était Monsieur Seguin)

A part quelques routard endurcis et parfois inconscients, personne ne choisit sa destination de vacances au hasard. On n’entend pas souvent un collègue de travail annoncer la bouche en cœur « Tiens, si je partais pour la Lybie, y’a des billets pas chers sur SuperJet et derniereseconde.conne ». Par contre on entend tout de même encore quelques « tiens, si on faisait une étude de ce projet », ou « tiens si on répondait à ce pitch, on verra plus tard si on sait faire, et si on a les moyens de faire ». A la fois, il faut ouvrir son esprit à la nouveauté et conquérir de nouveaux marchés, ou de nouvelles technologies, à la fois, il ne faut pas s’aventurer trop loin là où on n’a pas pied, en se leurrant par quelques cordes de sécurité qu’il n’y aura pas d’impacts.

Un projet psychanalyse où on cherche le sens de sa profession et de son activité en tentant toute sortes de nouveautés, est un projet tenu par une laisse autour d’un poteau. Un jour, à force de spiraler, le poteau fera office de mur.

5. Le projet délicat (ou comment appréhender la médecine avec Docteur Maboule)

On est toujours tenté de se dire qu’on connait son métier, qu’on en a vu d’autres, et qu’on a déjà fait du quick and dirty mais qu’on a bien menés à terme des projets, même dans des situations délicates, et qu’on a roulé sa bosse, ce projet ne va pas dans le mur, on en a vu d’autres et des pires. Mais voilà le projet est parfois plus délicat qu’il n’y parait. Le client est plaintif, le chef de projet a de gros doutes, et le petit personnel refuse d’opérer, nul doute c’est un projet docteur maboule : Une grosse pince, de toutes petites encoches, des organes en plastiques, et un buzzeur très très fort. On se marre mais sur la table le projet et les ressources agonisent, et le client est perpétuellement insatisfait.

Lorsqu’un projet montre des signe de fatigue, d’épuisement et ce dès le départ, qu’il commence à se couvrir d’ecchymoses et que le client commence par se plaindre, comdamne le projet de fait, que vous soyez grand spécialiste ou pas.  Un projet dont on n’écoute pas les symptômes est un projet malade. Et si en plus on opère malgré tout, c’est un projet avec de très faibles chances de survie.

6. Le projet est en panique (Le sapin de noël était un Jirophare)

Le projet panique n’est pas très loin du projet délicat : le chef de projet vrille les oreilles à force de remonter des warnings plus ou moins factuels, les ressources sont en modes pompiers à éteindre des feux à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, Le client est un distributeur de poudre pour spectacle pyrotechnique à force de répéter que tout est inadmissible, et le management regarde ne s’intéresse à cesser ce spectacle de western que lorsqu’il reçoit des balles perdues.

Le projet panique est  une bonne méthode pour appréhender le mur en 1000 images par secondes. On est noyé dans une multitude de détails parfois signifiant qui font oublier la collision finale : le mur : c’est un crash test où peu survivent.

7. Le projet est mésestimé (sauvez une marmotte mangez un castor)

Par manque de connaissance, et parfois par surestimation de la capacité, un projet est lancé en toute confiance alors que son panier à provision est trop petit pour l’ogre, grâce à un commercial zélé. Il parait beau, intéressant, challenge, et audacieux, et puis le client y a vite adhéré.

A moins d’avoir une machine à avenants doté d’un producteur de spécifications fonctionnelles au kilomètre, le projet mal estimé est un boulet au pied sans chocolat dans le papier d’alu pour faire de la marge ou assurer de la sécurité. C’est le projet infinite void ou trou noir par excellence.

8. Le projet part dans le mur. (Précepte de la raideur cadavérique)

Je voudrais pas jouer à Captain Obvious, mais lorsque ça ressemble à un canard, que ça a des plumes de canards, que ça fait coincoin comme un canard et que ça batifole au milieu de la mare avec plein de petit cannetons autour… C’EST UN CANARD !!!

Si votre budget fond comme neige au soleil, que le projet ne montre pas de signes d’avancements flagrants, que les utilisateurs ou client n’y adhèrent pas, que les ressources ne sont pas motivées voire se refusent à bosser dessus,  point de mirage ici : vous êtes bien en présence d’un projet qui part dans le mur ! Alors, même si vous êtes au milieu de nulle part, dans un désert ou au milieu de l’océan, et que comme Christophe Colomb ou Moïse, vous ne pouvez faire autrement que de faire marche avant, sans vous retourner, vous pouvez au moins abandonner le but principal du projet, pour vous reconvertir dans une conquête prophétique ou avant-gardiste, en faire un projet formateur, ou une quête spirituelle.

Le projet qui part dans le mur de manière annoncée ne génère qu’amertume et rancoeurs, on y cherche des coupables, quelques rustines pour ne pas dire qu’on a laissé coulé, mais c’est un projet sans destination. Le projet est mort, vive le projet.

9. Le projet est à l’abandon. (Au revoir poisson rouge)

Lorsque les ressources sont démissionnaires, que le client ou le demandeur ne rappellent pas (à tel point que vous connaissez son annonce de répondeur par cœur, et que vous êtes persuadé de filer dans sa boite à Spam) et que vos collaborateurs et supérieurs, changent de sujet lorsqu’on parle de votre projet, c’est que votre projet est déjà relégué au rang d’inutile, inexistant, inefficient. (voire chiant)

Pas de secret ici, un projet mort, est un projet qui a fait corps avec le mur bien avant l’impact, c’est un poisson rouge dans les toilettes, on attend quelqu’un pour faire la prière avant de tirer la chasse.

10. Le projet bullshit (Le syndrome de Stalingrad)

Je terminerais donc cette saga par une parenthèse historique qui m’a aimablement été soumise d’une main preste, pour vous conter l’histoire des hordes nazies (oui j’assume mon penchant pro-soviétique, comme tout le monde je préfère être du côté des vainqueurs) qui sont allé s’entêter sur Stalingrad alors qu’elles n’en avaient pas besoin…

Pendant que les allemands s’acharnent a essayer de prendre la ville, poussant toute leur troupes  à l’Est, les russes se massent patiemment au Nord et au Sud attendant de pouvoir prendre l’ennemi par derrière et par devant : dans une tenaille écrasant quelques milliers de soldats allemands affamés, et privés de munitions depuis 3 mois dans un froid à pas sortir mémé.

Post mortem : La bataille de Stalingrad commence en septembre et dès le mois d’aout (!) Hitler annonce qu’il craint une offensive russe partant du Nord de Stalingrad et qui priverait ses troupes de leurs arrières. Il se se l’est dit et répété, mais, va savoir pourquoi, il n’a jamais fait ses plans que sur une offensive en décembre et d’une portée limitée (Alors que les russes ont lancé une super grande offensive dès début novembre)

Le problème c’est que pour prendre la ville il aurait fallu un pont car le principal problème de cette offensive fut le ravitaillement : jamais assez de munition pour trucider les popovs qui malgré les 50.000 obus qu’on leur envoyait sur la gueule tous les jours (48.000 seulement en vrai, il faut toujours que j’exagère) refusaient de partir.

Mais la construction de ce pont : ça aurait ralenti la machine de guerre pendant une dizaine de jours.

Alors pépère Hitler s’est dit, par un raisonnement discutable, qu’en persistant à envoyer continument une quantité insuffisante de munitions et de vivres il parviendrait à son but quand même et qu’une fois la ville conquise il pourrait faire construire le pont (…pour amener des munitions pour conquérir la ville, logique quoi). Bon et puis dans son entêtement la conquête a mis plus de temps que prévu, et comme ça coutait de plus en plus cher, il a décidé qu’on allait économiser sur les trains de fournitures et de matériels alors que l’hiver approchait et que c’était déjà insuffisant.

Bref pour conclure, quand un projet va foirer on le sait toujours un peu, on décide de prendre le risque quand même mais on gère mal, parce qu’on pose mal les problèmes et SURTOUT parce qu’on garde nos illusions, qu’on confond nos désirs (prendre vite la ville) et la réalité  (c’est pas possible sans construire un pont et sans se préparer pour l’hiver).

Un grand merci à Laurent, Vincent et Ereinon qui ont rendu possible cet article.

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